Dans son dernier article, baptisée "
Wikipédia résumée par un de ses sectateurs", Alithia disserte sur des
extraits de mes commentaires postés sur le site Le Pharisien libéré.
Si l'on fait abstraction du ton agressif, Alithia évoque pour une fois une question de fond. Dans le cadre de ma "riposte proportionnée", je peux lui répliquer, une fois n'est pas coutume, sur le
fond. Je lui ai d'ailleurs posté une modeste réponse, tout en étant intimement persuadé que je ne serais pas publié, ce sur quoi je ne me suis pas trompé. Je réponds donc ici même.
Glissons donc sur l'agressivité rageuse (je suis qualifié de membre d'une secte, toujours charmant - à ce sujet et à toutes fins utiles, je rappellerai que j'exprime mon opinion et celle de
personne d'autre) pour nous pencher sur le sujet, celui de l'élitisme et de la culture pour tous.
Commençons par la fin.
En concluant son billet, Alithia écrit ceci :
En revanche, wikipedia participe de la destruction de la culture , tendance lourde de la période actuelle.
Cette remarque m'interpelle puisque la destruction de la culture est à mon avis aussi une tendance lourde d'aujourd'hui, je le constate et je le déplore régulièrement, et justement, toute mon
activité autour de Wikipédia est une réponse à cette tendance. Car Wikipédia n'est pas une encyclopédie totalitaire qui entendrait remplacer tous les dictionnaires du monde, c'est au contraire une
porte vers la culture, à plusieurs niveaux, qui se montre tellement respectueuse du principe des sources (wikipédia ne doit pas être une source primaire) qu'elle donne des bouffées d'angoisse aux
spécialistes, notamment les vrais (il y a aussi tout un tas de gens qui se considèrent comme spécialistes, mais c'est un autre problème). La première chose qu'oublient les détracteurs de Wikipédia,
c'est que l'encyclopédie contributive est une encyclopédie de plus, elle s'ajoute aux ouvrages de référence préexistants qu'elle n'entend aucunement les remplacer.
Ensuite, Wikipédia est un formidable outil d'apprentissage pour ceux qui y contribuent. Aller chercher des informations, les compiler, les synthétiser pour créer ou améliorer des articles, tout ça
est certes bien moins considéré que de produire de profondes analyses, mais c'est pourtant une activité culturelle qui n'a rien de ridicule ou d'inutile.
Le fait que des milliers de gens, de tous les pays, avec leurs moyens, dépensent leur temps pour édifier de manière presque annonyme une encyclopédie me semble à l'opposé d'une destruction de la
culture. J'y vois tout au contraire une résistance à la destruction de la culture.
Je ne comprends pas en quoi une encyclopédie supplémentaire pourraît être une mauvaise nouvelle. Je ne comprends pas en quoi le fait que le public prenne en mains le savoir peut être une mauvaise
nouvelle. D'autant que dans le "dogme" wikipédien, il n'y a pas d'ambiguité quand au type de savoir que Wikipédia entend édifier, il s'agit de collecter et d'organiser des informations, rien de
plus, et certainement pas de confier l'autorité du savant à n'importe qui. Le fameux projet Knol, de Google, est plus ambigü sur ce point, puisqu'il laisse au visiteur du site le soin de décider si
l'article est bon ou pas.
Pour moi, Wikipédia est comme le jardin que chacun cultive chez lui : ces jardins ne feront pas négliger le Jardin Massey de Tarbes (mon jardin publc de référence) ou les créations de Le
Nôtre. Et alors ? Cela n'a jamais été le but. En revanche l'ensemble des jardins "de particuliers" bien tenus ont d'autres vertus, ils apportent à leur manière beaucoup aux lieux où ils se
trouvent. Ils peuvent même contenir des éléments originaux qui inspireront le grand paysagiste, allez savoir, comme la cuisine des mamans inspire les grands chefs.
Faut-il dire non aux jardins d'agrément, imposer à leurs propriétaires de disposer d'un diplôme de paysagiste, sous prétexte que mille petits jardins de banlieue sont moins cohérents, moins bien
faits, moins parfaits que le jardin de Versailles ? Vous me voyez venir : le chapitre des jardins est facile à régler, puisque l'on voit que le grand ou le petit jardin cohabitent.
Mon jardin, j'y songe subitement, a été dessiné par un paysagiste qui avait quitté la Hongrie - notre voisin - qui adorait Versailles. Il a créé pour mes parents un petit Versailles de cent
mètres carré, avec des allées bien dessinées... L'intention était plaisante et ambitieuse, le résultat résiste mal au jardinier négligent que je suis mais les visiteurs trouvent l'endroit
charmant. Je ne sais pas trop où me mène cette anecdote mais j'avais envie de la raconter.
Alithia pense qu'il doit y avoir des gens accrédités à créer des encyclopédies et d'autres à qui on doit refuser le rôle. Au nom de quoi ? De la culture pour tous ! Du malheureux Jean Vilar (nous y
reviendrons).
Pierre Assouline m'a expliqué les yeux dans les yeux, lors d'un débat radiophonique (où je fus piteux comme toujours dans ce genre de traquenard que je m'impose) qu'il y avait des professionnels de
la vérité, des professionnels de la connaissance, et qu'il fallait laisser ces gens faire ce qu'ils ont à faire. Circulez, y'a rien à (sa)voir ! On est prié d'avaler l'hostie qui vous est fournie
par ceux qui savent, sans chercher soi-même.
Pour moi, l'intérêt majeur de Wikipédia n'a jamais été le résultat. Lorsque les articles sont bien faits, ils sont du niveau de l'encyclopédie Larousse ou de Encarta : les informations qui
conviennent à 95% des cas : "qui fut Gengis Khan ?" ; ""quels étaient les deux fleuves de la Mésopotamie ?"
C'est bien finalement, mais pas plus intéressant que ça, on peut trouver les mêmes choses en biblothèque comme dit Alithia.
Wikipédia est par ailleurs le reflet des centres d'intérêt de ses milliers de créateurs, c'est donc une authentique référence concernant de nombreux domaines de la culture populaire : musique,
dessin animé, séries télévisées,... On me dira que ces sujets sont négligeables, vulgaires, mais une telle appréciation m'indiffère complètement, il n'y a pas de sujet qui ne mérite d'être
bien traité.
Au delà du contenu, c'est bien le processus que je trouve intéressant et pédagogique, c'est le fait que, en participant à Wikipédia, on apprend à apprendre. Quelle autre encyclopédie offre ce type
de savoir là ?
J'ai une autre métaphore (quittons les jardins), celle de la cathédrale : pour construire ces édifices qu'on admire à présent, il a fallu des milliers de mains presque anonymes (presque car en fait
chaque pierre était signée, mais il ne s'agissait pas de revendiquer une oeuvre, juste de comptabiliser la tâche - c'est cependant à ce moment qu'est né la signature d'artiste).
Les gens n'étaient pas tous architectes, pas tous de grands artistes, il y a des morceaux incongrus, parfois de vraies erreurs, mais le résultat est là, grandiose et courageux. L'oeuvre
collective, la prise de possession collective du savoir, c'est possible, ou du moins Wikipédia est un bon moyen pour éprouver la viabilité d'une telle possibilité.
Nous en venons à un autre point qui me semble à soi seul justifier Wikipédia : son caractère expérimental. En quelques années, Wikipédia a accueilli des millions d'articles dans des centaines de
langues dont certaines sont orphelines de toute encyclopédie (pour celles-là, me dira-t-on "il y a des bibliothèques" ?). Expérience de travail collaboratif, expérience technique aussi - car le
fonctionnement technique de Wikipédia est extrèmement au point -, Wikipédia a apporté matière à réflexion et donne un coup de fouet à de nombreux projets encyclopédiques universitaires car quoi que
l'on pense du corpus encyclopédique lui-même, son fonctionnement est très intéressant.
Contrairement à Alithia, j'ignore totalement ce que Jean Vilar aurait pensé de Wikipédia.
En revanche elle tombe mal lorsqu'elle affirme que j'ignore la philosophie de ce monsieur, car je cite souvent sa vision de la culture populaire : "première classe pour tout le monde".
Voir par exemple
sur Usenet où,
en défendant le principe de la bande dessinée de qualité, j'ai souvent été amené à le citer - de mémoire du reste, car je n'ai jamais retrouvé la phrase exacte.
Le fait que j'y fasse allusion montre je pense que je ne suis pas suspect de vouloir une culture "light" pour le vulgus pecum. Non, la qualité, le Château Cheval-Blanc 1961, le caviar, Mozart, ça
devrait être pour tous. N'importe qui peut comprendre un film de Pasolini, de Hitchcock ou de Gus Van Sant, n'importe qui peut regarder un Vermeer ou aimer un Titien. Je dois confesser que j'ai
souvent été un ayatolah de la culture élitiste, parce qu'il me semble absurde et presque répugnant d'être intimidé par des ouvrages de valeur et de leur préférer des choses faciles. Mais dans un
sens c'est idiot. Le jazz n'a pas détruit Mozart, et mieux, il a eu ses Mozart. Le cinéma n'a pas tué la littérature et il a eu ses Proust. La culture, ce n'est pas seulement la sélection, le bon
goût, la hauteur, c'est aussi le foisonnement, l'enthousiasme et l'invention. Et puis quel intérêt est-ce que le savoir a s'il est le jouet d'un petit nombre, une chasse gardée, un endroit où l'on
n'entre qu'avec des gants et une cravatte ? Un tel savoir serait plus un moyen d'oppression qu'autre chose.
La seule raison qui peut exister de s'en prendre à une encyclopédie prise en mains par ses lecteurs, c'est la peur de ce qui naîtra de cette liberté, de cette impureté.
Un peu de courage, un peu de sanfg-froid voyons.! Ce n'est pas parce qu'on laisse la "plèbe" goûter au fruit de la connaissance - la connaissance qui est un processus et non un fait - que, demain,
tout le monde deviendra "spécialiste", littérateur ou philosophe.
Peut-on se plaindre de la progression de la bêtise tout en éconduisant les moyens qui sont inventés pour contrarier la tendance ? Je trouve ça un peu hypocrite. Je vois bien que de nombreux savants
authentiques sont attirés par Wikipédia car ils espèrent y offrir un peu de leur connaissance laborieusement acquise, parfois pour donner un écho à leurs idées, parfois dans le vague espoir de
briller (se disant avec une pointe de mépris peut-être qu'au royaume des aveugles...), parfois simplement par envie de partager. Et souvent ils sont éconduits, non parce qu'ils sont trop savants,
comme ils le disent ensuite, comme ils le croient parfois sincèrement, non pas parce que Wikipédia est anti-élitiste, mais bien parce qu'ils n'en ont pas compris le rythme, le fonctionnement humain
ou cette qualité particulière à l'encyclopédie contributive qui est d'être un processus et non un ouvrage gravé dans le marbre. Wikipédia est un objet vivant, il n'y a pas de raison de le traiter
autrement, de le confondre avec Britannicae ou d'invoquer le fantôme de l'encyclopédie de Diderot et de d'Alembert - encyclopédie sur laquelle on fantasme beaucoup, du reste : se rappelle-t-on que
Diderot a été pris la main dans le sac à demander à L.J. Goussier de piquer ses illustrations à Réaumur ? Que d'Alembert et Voltaire - et d'autres - ont claqué la porte du projet en cours de route
? Veut-on bien voir que la plupart des articles étaient plutôt mauvais et que seuls les dessins gardent une valeur informative véritable ?
Voilà ma conclusion en tout cas : Wikipédia est bien du côté de la culture pour tous.
Bon, j'écris actuellement sur un écran de 800x480 pixels et je tombe de sommeil. Je publie mon texte malgré tout en espérant qu'il ne contient pas trop de fautes d'orthographe ou de phrases
obscures.
Nous verrons cela demain.
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