(En rapport avec l'article : http://wikipedia.un.mythe.over-blog.com/article-22726408.html)
Je crois que ce qui fait qu'Alithia et moi ne nous comprendrons jamais, c'est que nous avons une approche opposée de la pédagogie. Je ne parle pas de nos pratiques respectives d'enseignants (ça a
sans doute un rapport, mais eh, je ne suis pas dans sa salle de classe pour pouvoir le dire) mais bien de la manière que nous avons l'un et l'autre d'aborder l'intelligence d'autrui.
Depuis des siècles, deux approches différentes de la pédagogie de l'enfant s'affrontent.
Il y a d'un côté l'école des curés, basée sur l'autorité, la discipline, le par coeur, la vérité révélée, assénée, et une exigence d'excellence toute aussi rigide. L'école de Jaurès en est
directement héritière, avec une religion concurrente à vendre - celle de la république - mais le principe est le même.
En face, il y a Comenius, Rousseau, Montessori, etc., qui considèrent comme les précédents que la formation (au sens noble, pas au sens
"j'ai pris un congé de formation") de l'individu est
utile à la société entière, mais qui ne voient en revanche pas l'individu comme une sorte d'ennemi qu'il faudrait cadrer, éduquer, dresser, contre ce qu'on suppose être son instinct et sa
bêtise.
Pour mes maîtres en pédagogie, une personne (pas seulement un enfant bien sûr) doit prendre part à sa propre éducation, le pédagogue est plus un accompagnateur bienveillant qu'un contremaître.
La différence entre ces deux approches, c'est le pari de l'intelligence, laisser chacun apprendre à son rythme et en fonction de lui-même, en se trompant, en corrigeant ses erreurs en étant tantôt
celui qui apprend et tantôt celui qui enseigne, et non seulement le dernier maillon d'une hiérarchie autoritaire.
Il y a aussi une approche différente de l'excellence. D'un côté, il y a le projet de permettre à chacun d'être meilleur, et de l'autre, le projet d'écrèmer, année après année, d'envoyer des
milliers de gamins sur le carreau avec comme but final d'obtenir quelques normaliens, x et autres. Faut-il éduquer tous les citoyens ou utiliser chacun comme faire-valoir pour des super-citoyens
appelés à devenir dirigeants de grandes entreprises ou hauts fonctionnaires ? Pour moi le choix est clair.
<digression> En France, l'approche autoritaire est nettement favorisée par la l'éducation nationale qui donne la part belle à l'école publique républicaine et à l'école privée catholique -
qui se ressemblent beaucoup, malgré les apparences et qui sont concurrentes comme le sont, par exemple Carrefour et Auchan : mêmes pratiques, mêmes buts, mais pas au profit des mêmes - et empêche
plus ou moins l'existence de pédagogies expérimentales, refusant de les mettre sous contrat : celles qui existent sont donc hors-de-prix et sont même parfois des émanations de sectes. Si la
motivation de l'état était l'éducation, il en irait autrement puisque les écoles qui ont une pédagogie respectueuse de l'enfant ont de bien meilleurs résultats, au point que ceux qui en sortent à
la fin de l'école primaire peinent à s'intégrer du fait même de l'avance qu'ils ont prise (c'est ce qui ressort des témoignages que j'en ai eu en tout cas). Par ailleurs ce sont souvent aussi de
bonnes écoles pour les enfants dont l'éducation nationale ne sait que faire, comme les handicapés mentaux. </digression>
Bon, revenons à nos moutons.
Alithia considère qu'il existe une caste de gens qui ont le droit de décider de ce qu'est le savoir, de ce qui doit être censuré, de ce qui doit être enseigné. Cette caste a le droit d'exercer son
esprit critique, car elle est armée pour cela...
Un fameux proverbe dit qu'il vaut mieux apprendre au pauvre à pêcher que de lui donner du poisson. Pour moi il en va ainsi de l'esprit critique : il vaut mieux apprendre à chacun comment on cherche
la vérité et comment on exerce son esprit critique plutôt que d'imposer des vérités même très éprouvées (grands principes républicains et moraux divers) qui peuvent d'ailleurs se révéler erronnées
en l'absence d'un droit à la contestation (typiquement, la psychanalyse, surprotégée par les philosophes, n'a pas le droit d'être mise en cause et il en résulte qu'elle régresse et se détache de la
science).
Ce n'est pas de l'irresponsabilité, c'est le contraire, car de même que le pauvre-à-qui-on-n'a-pas-appris-à-pêcher sera désemparé le jour où on ne lui apportera plus de poisson, celui à qui on a
refusé la pensée individuelle risque de devenir bien dangereux le jour où l'on n'aura plus rien à lui imposer. Il prendra ses ordres du premier venu, habitué à obéir, il se soumettra au curé ou au
fasciste.
Mon approche personnelle de Wikipédia est que justement cette encyclopédie permet une pédagogie de l'esprit critique, pour ceux qui y participent évidemment, et pour ceux qui la consultent et qui
savent généralement que ses informations doivent être lues attentivement et recoupées avec d'autres sources. Je ne m'intéresse du reste pas tellement au corpus final de Wikipédia (de plus en plus
honorable cependant), c'est le processus qui me passionne. Et pas le processus social (coopération, engueulades) mais le processus d'apprentissage, au niveau de chaque contributeur : se documenter,
rédiger, synthétiser.
Mon approche du savoir - qui s'acquiert, que l'on s'approprie, que l'on questionne - est opposé à l'approche qu'en a Alithia pour qui le savoir se dispense, se reçoit sans résistance, comme une
ostie : bouche ouverte et yeux fermés (
fume, c'est du belge ajouterait un taquin que je connais).
Le fait que les autres apprennent à réfléchir par eux-mêmes ne m'a jamais donné le vertige. C'est à vrai dire le contraire qui m'angoisse.
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